Des 7 000 langues
parlées dans le monde, la moitié vont disparaître d’ici une ou deux
générations. Emportés par le paradigme de « développement », nous
perdons une grande partie de notre patrimoine culturel, affirme Wade
Davis, anthropologue canadien. Au nom de la modernité, des populations
sont assujetties, les ressources pillées et les cultures anéanties. La
diversité de notre patrimoine culturel est pourtant indispensable pour
répondre aux défis auxquels nous serons confrontés, en tant qu’espèce,
dans les siècles à venir.
Vous avez
créé le terme « ethnosphère ». Que recouvre cette notion ? En quoi
l’ethnosphère est-elle aujourd’hui menacée, comme la biosphère ?
Wade Davis [
1] :
L’ethnosphère, c’est la somme des pensées et des intuitions, des
mythes, des croyances, des idées auxquelles l’homme a donné vie depuis
qu’il est doué de conscience. J’ai créé ce mot pour avoir un principe
organisateur de ma pensée. Les mots ont parfois du pouvoir : il y a
trente-cinq ans, personne ne parlait de la biosphère, et maintenant cela
fait partie du vocabulaire des écoliers. Comme la biosphère,
l’ethnosphère est aujourd’hui sérieusement mise à mal. Sur les
7 000 langues actuellement parlées dans le monde, la moitié ne sont pas
enseignées à des enfants : dans une ou deux générations, nous perdrons
la moitié du patrimoine culturel de l’humanité ! Tous les 15 jours, le
dernier locuteur d’une langue meurt.
Les mêmes forces qui menacent la biodiversité compromettent la
diversité culturelle. La perte de langages est un indicateur d’un
processus beaucoup plus important : l’érosion de la culture.
L’anthropologue Margaret Mead s’inquiétait du fait que nous soyons en
train de construire une culture moderne informe, sans concurrente. Elle
craignait que l’humanité se réveille un jour sans souvenir de tout ce
qu’elle a perdu. Que l’imagination humaine soit alors contenue à
l’intérieur des limites d’une modalité intellectuelle et spirituelle
unique. L’ethnosphère est pourtant le plus beau patrimoine de
l’humanité.
Un des plus grands défis de notre civilisation est de
comprendre qu’il existe d’autres options culturelles que les nôtres,
écrivez-vous. Sommes-nous frappés de « myopie culturelle » ?

Les généticiens ont montré que nous sommes tous frères et sœurs, issus
du même ancêtre africain. En 2 500 générations, nous avons conquis
l’ensemble du globe. Et nous exprimons le même « génie humain », selon
des voies culturelles différentes. Chacun cherche à répondre à la
question fondamentale : qu’est-ce qu’être humain ? Les cultures du monde
y répondent avec 7 000 voix différentes. Et ces réponses,
collectivement, deviennent une sorte de répertoire de l’humanité : des
milliers de façons différentes de répondre aux questions essentielles et
de faire face aux défis auxquels nous serons confrontés, en tant
qu’espèce, dans les siècles à venir.
L’univers social dans lequel nous existons est un modèle parmi
d’autres, conséquence de choix effectués par notre lignée culturelle,
depuis de nombreuses générations. Notre espèce existe depuis environ
200 000 ans. La révolution néolithique, qui a apporté l’agriculture et
la sédentarité, date de 10 000 à 12 000 ans. On prend pour acquis le
paradigme de la modernité technologique, alors qu’il a à peine 300 ans.
Il ne représente pas la « vague suprême » de l’histoire, mais seulement
une vision du monde.
Occidentalisation, mondialisation, démocratie ou capitalisme,
quelle que soit la dénomination de cette « modernité », elle n’est que
l’expression d’une culture singulière, à un moment donné de l’histoire.
Ce paradigme nous a amené plein de choses formidables, mais aussi
beaucoup de précarité. Sans lui, on n’aurait pas envoyé d’hommes sur la
Lune, mais on ne parlerait pas non plus aujourd’hui de changement
climatique.
La façon dont on traite la Terre découle par définition de la façon
dont nous pensons la Terre. Dans notre tradition culturelle, la Terre
n’est pas vivante, l’homme est un esprit rationnel, et la science est un
nettoyage de la « maison des croyances ». Quand nous avons embrassé la
tradition rationaliste, nous avons rejeté la plupart des mythes, de la
magie, du mysticisme. Quand vous voyez une montagne, vous pensez « mine
de charbon » et non « divinité ». C’est une question d’éducation, et
cela change votre vision du monde. Mais il n’y a pas de vision fausse ou
vraie. L’important est de voir comment notre système de croyances
change notre relation à l’environnement naturel. La culture est ce qui
donne sens à la vie, ce qui permet de tirer une logique et de mettre de
l’ordre dans un monde qui en manque.
Il y a une prétention des Occidentaux à penser qu’ils sont
les seuls à accepter ou à créer le changement, et que les peuples qui
disparaissent sont ceux qui sont restés immobiles...
Le changement est une constante de l’histoire. Ce n’est pas le
changement qui menace l’intégrité des cultures, c’est le pouvoir. Nous
considérons que les peuples indigènes ont vocation à disparaître, comme
si c’était une loi de la nature, comme s’ils avaient échoué à être
modernes. C’est faux. Ce sont des peuples dynamiques, poussés vers
l’extinction par des forces extérieures, contre lesquelles ils ne
peuvent lutter.
Le premier mensonge du paradigme culturel de « développement », c’est
de considérer que tout le monde a envie de vivre de cette manière. Qui
ne voudrait pas être américain, se dit-on ? Mais, dans ce pays, les
habitants consomment deux tiers de la production mondiale
d’antidépresseurs, et versent 400 millions de tonnes de déchets toxiques
dans l’environnement. La Californie dépense plus pour ses prisons que
pour ses universités. Et les jeunes Américains de 18 ans ont passé en
moyenne l’équivalent de deux années devant la télévision ! Comment
peut-on affirmer qu’une civilisation si « extrême » soit la meilleure ?
Le second mensonge du paradigme de développement est de faire croire que
si les gens abandonnent leurs traditions, ils seront – comme par
magie – capables d’acquérir notre niveau d’aisance matérielle. Ce n’est
pas vrai, ou alors il faut vraiment craindre pour la planète. Cela ne
provoque souvent que désorientation, déception, aliénation. Ce que
l’anthropologie montre, c’est que lorsque des gens subissent cette
transition, une des conséquences est le chaos.
Pourquoi les peuples sont-ils poussés au changement ?
La « modernité » fournit une justification à l’assujettissement, avec
souvent en arrière-fond l’extraction des ressources naturelles. Les
nomades Penan, par exemple, ont une extraordinaire culture et une
connaissance inouïe de la forêt. L’État de Malaisie a voulu leur donner
des ordinateurs, leur apporter des médicaments, en suivant ce mythe de
la modernité. C’est-à-dire nier aux Penan ce qu’ils sont. On leur a
dit :
« Pour devenir de vrais Malaisiens, vous devez sortir de la forêt. »
Et pendant ce temps, on a détruit leur forêt… En 1993, quand je suis
revenu chez les Penan, le gouvernement avait autorisé l’abattage des
arbres sur 70 % de leurs terres. Et le reste était menacé par les
activités illégales. En une génération, le monde des Penan a basculé. Et
une des cultures nomades les plus extraordinaires au monde a été
détruite. La plupart du temps, l’argument de la modernité est utilisé
pour faire bouger les gens de leur terre et exploiter leurs ressources.
Les génocides sont universellement condamnés, mais les ethnocides, cette
destruction du mode de vie d’un peuple, sont appelées « politiques de
développement » !
Une prise de recul, grâce à l’anthropologie, peut-elle permettre de changer cette situation ?
Nous devons commencer par repenser fondamentalement notre manière de
générer de la richesse à partir des ressources du monde. Au Canada, pour
créer une mine de charbon, il suffit de réunir quelques amis, de créer
une entreprise, et tant qu’on garantit au gouvernement une source de
revenus, des taxes ou royalties, on obtient le droit de transformer pour
toujours une vallée sauvage. Dans notre système de pensée, il n’y a
aucun moyen de mesurer l’industrialisation de la nature ou la valeur
d’une terre préservée. Un exemple : vous vendez des roses, je viens chez
vous et j’achète toutes vos roses, mais en partant je détruis votre
maison. Vous vous plaignez que je n’ai pas payé pour la maison ou donné
de compensation. Et je vous réponds :
« La transaction concernait les roses, et non votre maison. »
Elle concerne le charbon et non la vallée. Voyez comme c’est fou !
Qu’en tant qu’individu, si je verse de l’argent au gouvernement,
j’obtienne le droit de détruire un endroit… C’est le modèle culturel que
nous utilisons pour générer des richesses. Beaucoup disent que c’est la
seule manière de faire. L’intérêt de la perspective anthropologique est
de suggérer que notre manière de vivre n’est pas la seule possible et
qu’il existe de nombreuses alternatives, d’autres manières de penser et
d’agir, à ce moment particulier de l’histoire.
Vous dites que la disparition de langues est un des symptômes
de cette souffrance, de cette érosion culturelle. Mais des langues
disparaissent à toutes les époques : en quoi est-ce si important ?
Quand les gens me disent :
« Ce serait plus simple si on avait tous la même culture et si on parlait tous la même langue », je réponds :
« C’est une très bonne idée, à condition de choisir le yoruba, le lakota ou l’inuktitut ! » Une seule langue, c’est le fascisme. J’aime cette phrase d’Octavio Paz :
« L’idéal
d’une unique civilisation, qui sous-tend le culte du progrès et de la
technique, nous mutile et nous appauvrit. Chaque vision du monde qui
s’éteint, chaque culture qui disparaît réduit les possibilités de vie. »
Quel problème cela me pose-t-il, ici à Paris, que certaines tribus en
Amazonie disparaissent, par la violence ou par l’assimilation ? Sans
doute aucun. Et quel problème cela pose-t-il à ces tribus amazoniennes
que Paris disparaisse ? Probablement aucun. Mais le monde sera appauvri
si l’un ou l’autre de ces événements arrive. La plupart des gens ne
verront jamais une peinture de Monet ou n’entendront jamais une
symphonie de Mozart, mais le monde serait affaibli si Monet ou Mozart
n’avaient pas existé. Et nous ne parlons pas en ce moment de la perte
d’une seule forme culturelle, mais d’une destruction en cascade sans
précédent dans l’histoire de l’humanité.
Ces voix sont précieuses car elles nous rappellent qu’il est possible
de s’orienter autrement dans le monde. Ce n’est pas seulement une
question de nostalgie ou d’exotisme, mais une question de stabilité et
de survie géopolitique. Nous traitons, par exemple, le réchauffement
climatique comme un problème technique ou scientifique. Nous oublions
que pour une grande partie de la population, le changement climatique
est vécu au quotidien. On estime que 60 % des glaciers chinois
disparaîtront d’ici à la fin du siècle. La moitié de l’humanité dépend
de ces fleuves [
2].
Le Gange fournit de l’eau à 500 millions de personnes. Il deviendra
sans doute, de notre vivant, un fleuve saisonnier. Les impacts
économiques et humains seront immenses.
Est-il possible de mettre un frein à cette disparition, à cette mise en péril de l’ethnosphère ?
En 1975, quand je suis allé vivre pour la première fois avec les Indiens de Colombie, mes amis à Bogota me disaient :
« Pourquoi vas-tu vivre avec ces gens sales ? »
Un des premiers gestes des derniers présidents de Colombie a été de
rencontrer les Indiens et de leur rendre hommage. La Colombie leur a
rendu des terres. Le Canada a aussi redonné aux 26 000 Inuit le
territoire du Nunavut, presque aussi grand que l’Europe occidentale.
C’est une prise de conscience que les peuples autochtones, les Premières
Nations, ne sont pas des peuples attardés, mais qu’ils nous montrent
qu’il existe d’autres façons d’exister, d’autres visions de la vie, de
la naissance ou de la mort. Je crois que cette attention envers les
cultures et les langues est aujourd’hui plus forte dans le monde.
Propos recueillis par Agnès Rousseaux
Photo : © DR / © Ryan Hill

Wade Davis,
Pour ne pas disparaitre : Pourquoi nous avons besoin de la sagesse ancestrale, éditions Albin Michel, 2011, 229 pages.